Justino Peck, producteur de cacao de San José, récolte des cabosses

Achats responsables et « monde d’après » : l’alerte du Directeur général de Max Havelaar

Publié le 7 mai 2020 à 11:43 Demain

L’ONG internationale Max Havelaar a réalisé un sondage pendant ce confinement qui révèle le « french paradoxe » de nos comportements. Si les français sont majoritairement enclins à se tourner dès maintenant vers des achats plus responsables auprès de producteurs locaux, ils ne sont pas pour autant prêts à renoncer aux produits qui viennent de l’autre bout du monde, comme le café, le thé, ou le chocolat. Dans le même temps, les petits producteurs loin de nos yeux vivent actuellement une situation dramatique. On fait le point avec Blaise Desbordes, directeur général de Max Havelaar France.

La crise que nous vivons actuellement nous éclaire davantage sur la façon dont nous exploitons la planète et produisons notre alimentation. Tout d’abord, il faut avoir conscience que les petits producteurs d’Asie ou d’Afrique souffrent particulièrement des actuelles mesures de confinement des pays occidentaux : moins de commandes, des productions détruites, et de petits exploitants sans couvertures sociales qui risquent de sombrer dans la pauvreté. L’Organisation internationale du travail (OIT) alertait justement sur les effets dévastateurs de la crise du covid-19 sur le monde du travail, et notamment concernant les travailleurs les plus vulnérables, dans un rapport daté du 29 avril dernier : « 1,6 milliard de travailleurs de l’économie informelle – soit près de la moitié de la main-d’œuvre mondiale – doivent désormais faire face au danger immédiat de voir leurs moyens de subsistance anéantis » .

L’ONG Max Havelaar, en première ligne pour constater cette situation dramatique, s’est interrogé sur le comportement des consommateurs au Nord, et a publié ce mardi 5 mai les résultats d’une enquête sur le comportement et les intentions du consommateur face à la crise en matière de produits « responsables ».

2/3 des français interrogés dans cette étude menée par Opinon Way* disent privilégier l’achat de produits responsables et locaux en ce moment. Et dans le « monde d’après », 80 % affirment qu’ils continueront à le faire après la crise. Les Français se soucient par ailleurs du sort des agriculteurs, dont ils pensent à 66 % qu’ils ne sont pas suffisamment rémunérés. Surtout, ils disent à 54% que le modèle d’après crise devrait être « 100% local ».

L’ONG a questionné cette majorité favorable au consommer 100% local sur les conséquences de ce choix. Peut-elle renoncer aux produits tropicaux ? Paradoxalement les sondés répondent qu’ils ne sont pas prêts à renoncer à bon nombre de produits importés de l’autre bout du monde comme le riz, le café ou le chocolat ! C’est une sorte de « french paradoxe ».

Blaise Desbordes, Directeur général de Max Havelaar France, nous éclaire sur la situation actuelle et les actions menées par son ONG.

Blaise DesbordesRappelez-nous comment fonctionne l’ONG Max Havelaar et comment vous soutenez les producteurs les plus fragiles partout dans le monde ?
Blaise Desbordes : L’ONG Max Havelaar France est membre du mouvement international Fairtrade/Max Havelaar, fondé en 1988. Ce mouvement qui regroupe des ONG et des représentants de producteurs est aujourd’hui implanté dans des dizaines de pays, du côté des producteurs – 73 pays – comme des consommateurs. Il fonctionne de manière démocratique puisque les producteurs ont 50 % des voix à l’Assemblée générale.
Le mouvement Fairtrade/Max Havelaar a mis au point un label pour les produits respectant des cahiers des charges rigoureux de production et de commercialisation selon les principes du commerce équitable. Reconnaissable par un logo, ce label permet aux consommateurs de repérer facilement, dans leurs lieux d’achat habituels, les produits – plus de 30 000 à travers le monde, cacao, café, banane, coton…- répondant aux exigences économiques, sociales et environnementales du commerce équitable. La première de ces exigences est un juste prix, donc une juste rémunération des producteurs. Nous garantissons une rémunération stable, sécurisante, qui couvre leurs coûts de production c’est un filet de sécurité fort dans un univers de spéculation sur les matières premières.
Nous allons au-delà, grâce à une prime sociale de développement versée aux organisations de producteurs. Cette prime permet d’investir dans des projets d’éducation ou de santé, mais aussi dans des modes de production plus durables.

Comment vérifiez-vous les conditions de travail dans les exploitations que vous labélisez ?
BD : Nos cahiers des charges doivent être respectés par tous les acteurs du commerce (producteurs, exportateurs, importateurs, entreprises de transformation) pour obtenir la certification Fairtrade/Max Havelaar. Les acteurs sont audités par l’organisme de certification Flocert, qui mène des audits et délivre une certification « commerce équitable » indépendante. Le mouvement Fairtrade International coordonne également des programmes de soutien aux producteurs et mesure les effets du commerce équitable via la réalisation d’études sur le terrain.

Vous alertez sur la crise actuelle et post-covid19 sur la situation des agriculteurs à l’autre bout du monde : quelles sont vos craintes ?
BD : Selon les dernières prévisions des Nations Unies, plus de 500 millions de personnes – 8% de l’Humanité – pourraient basculer dans la pauvreté du fait des conséquences économiques de la crise du Covid-19. Si on se rappelle que ¾ des 820 millions de personnes qui souffrent déjà de la faim dans le monde sont des agricultrices et agriculteurs, oui, il y a de quoi être inquiet.
Les termes des échanges économiques agricoles mondiaux sont des facteurs aggravants : le prix payé par les pays importateurs comme la France pour son café, son cacao ou ses bananes ne permet pas une sortie de la misère, encore moins de faire face à la crise.
Des mesures de confinement et de fermeture des frontières dans les pays en développement impactent également les agriculteurs et les travailleurs pauvres. La plupart de ces pays n’ont pas la possibilité d’assurer un revenu minimum de remplacement aux personnes dont l’emploi est suspendu, détruit ou menacé.
Les difficultés logistiques et économiques nées de la pandémie (transport et acheminement des marchandises, fermeture de petites et moyennes entreprises offrant des débouchés…) peuvent enfin compromettre la subsistance des producteurs.

C’est pourquoi le mouvement Fairtrade/Max Havelaar a pris rapidement la décision d’assouplir les règles d’utilisation de la Prime Sociale de Développement prévu dans son cahier des charges équitable.
Ainsi, cette prime prioritairement destinée à des investissements collectifs pourra être distribué exceptionnellement aux travailleurs si une plantation devait arrêter son activité à cause de la crise actuelle. Les organisations de producteurs pourront aussi décider rapidement et avec plus de souplesse de l’utiliser pour acheter du matériel sanitaire de protection pour les producteurs, ou pour toute autre urgence que cette crise leur impose.

C’est une des forces du commerce équitable que d’offrir un filet de sécurité ! Nous restons vigilants sur l’évolution de la pandémie dans les pays du Sud pour accompagner les producteurs.

Quelles mesures préconisez-vous ?
BD : Au-delà de ce qui est en notre pouvoir pour les 1,7 millions de producteurs que nous représentons, nous appelons la France et l’Union Européenne à agir pour soutenir les maillons les plus vulnérables des chaînes d’approvisionnement, et à changer d’échelle les filières équitables dans le monde d’après. Nous avons aussi écrit à tous les ministres du G20.

Pour revenir sur le sondage auprès des Français, vous estimez qu’ils ne créditent pas les Etats Généraux de la santé et la loi Egalim : pourquoi ? Que rejettent-ils ?
BD : Le juste prix aux agriculteurs et producteurs est la première motivation des Français à consommer responsable (59%, selon notre Baromètre de novembre 2019). Il faut reconnaitre qu’il existe une large part de notre consommation qui n’est pas responsable en matière de juste prix, et les différentes lois et traités de commerce récents n’ont pas changé la donne.
Nous poursuivons donc ce combat fondamental de notre label depuis 30 ans : protéger les producteurs et travailleurs vulnérables en s’associant aux consommateurs pour faire changer les choses. Et ces consommateurs répondent fortement présents ! Le commerce équitable Fairtrade/Max Havelaar en France, dont les chiffres 2019 viennent d’être connus, affiche une croissance de + 22 % pour atteindre 902 millions d’euros de chiffre d’affaires et plus de 4100 produits distribués. Tous les distributeurs proposent des produits labellisés, des dizaines de PME françaises se sont engagées (chocolatiers, torréfacteurs, fabricants textile etc.). L’équitable se démocratise beaucoup c’est une très bonne nouvelle !

Le sondage d’OpinionWay le confirme : s’il y a une aspiration des français pour la consommation locale, il révèle aussi que les français ne sont pas prêts à se passer de produits tels que le riz, le cacao ou le café. La contradiction entre le local, paré de toutes les vertus, et l’attachement à certaines denrées importées n’est qu’apparente : la valeur qui domine c’est la volonté de privilégier une agriculture à taille humaine, proche, territorialisée. Les Français veulent soutenir les producteurs dont ils savent bien que la mondialisation débridée les fragilise. Dès lors que des produits favoris comme le café et le chocolat ne peuvent être cultivés en France, pourquoi y renoncer ? D’autant qu’ils peuvent être durables et … locaux d’une certaine manière : la valeur d’un paquet de café revient à 60, 70% aux entreprises françaises qui le fabriquent, l’emballent, le stockent, le distribuent. Son transport depuis les lieux de production ne pèse pas énormément le plus souvent dans le bilan carbone global d’un produit. L’enjeu c’est plutôt de garantir un prix juste et de bonnes conditions si loin de nos yeux de consommateurs. Nous défendons d’une certaine manière un développement local…lointain ! L’équitable doit servir de barrière anti-pauvreté en France comme ailleurs dans un monde largement interdépendant.

Quelques chiffres sur l’ONG Max Havelaar en 2019 :
902 millions d’€ de chiffre d’affaires des produits labellisés Fairtrade/Max Havelaar en France (+22 % vs 2018)
4 136 produits labellisés Fairtrade/Max Havelaar dont 83 % sont Bio
307 entreprises vendent en France des produits labellisés Fairtrade/Max Havelaar (+ 10 % vs 2018)
13,47€ dépensés en moyenne par Français et par an (+ 2,39 € vs 2018)

* Le sondage Opinion Way a été réalisé pour Max Havelaar les 14 et 15 avril 2020 auprès de 1092 personnes, représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.

Pour en savoir plus :
Le site de l’ONG Max Havelaar
Le Communiqué de presse  » Communiqué de presse Consommation de produits d’ici et d’ailleurs : un «french paradoxe»
Le site de l’Organisation mondiale du Travail
et le rapport Observatoire de l’OIT : le COVID-19 et le monde du travail

Eléonore Verdy

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